Le rythme de la vie
1 juillet 1978
Cette méditation de Pierre Géraud-Kerraod a été publié en 1978 dans la deuxième édition du Scoutorama*, recueil d’articles techniques édité par les Scouts d’Europe.*
Nous vivons au siècle de la vitesse. L’espace et le temps se dévaluent autant que l’argent. Qui parle encore des pièces de cinq sous ? Personne. Alors, comment peut-on s’obstiner à faire alterner le travail et le repos d’après les heures, les jours de la semaine et les mois de l’année ? À quoi bon manger et dormir à des heures régulières ? Et distinguer la nuit du jour et l’hiver de l’été ? À quoi servent donc l’éclairage électrique et le chauffage central ? Quelle pitié de maintenir de telles conventions à l’époque de l’avion à réaction et des fusées à étages ! Espère-t-on de cette façon comprendre un jour le « Chant du monde » ?
Peut-on vivre hors du temps ?
Les saisons ? Quoi de plus discutable ! En décembre il suffit de quelques heures d’avion pour aller de Madagascar ou de la Réunion en France et pour passer ainsi de l’été à l’hiver. L’inverse est possible pour qui préfère la chaleur. Quant aux heures, rien n’est plus relatif ! En partant de Londres vers l’est, Philéas Fogg avait gagné vingt quatre heures dans son « Tour du monde en 80 jours ». En se dirigeant vers l’ouest, il les aurait perdues. Aujourd’hui, un avion moyen allant dans le sens du soleil abat son fuseau horaire en trois heures. Un avion supersonique partant à midi de Paris peut se poser à New-York à midi, heure locale. C’est un jeu passionnant de faire le tour du monde en arrêtant ainsi sa montre et d’arriver au point de départ sans changer d’heure. Plus d’horaires ! On économise un indicateur. Mais n’a-t-on pas quand même, au bout du compte, vieilli d’un jour entier ?
C’est sans aucun doute gagner « une course contre la montre » que de faire Orly-Saigon en avançant continuellement la petite aiguille pour rester à l’heure locale. Mais est-ce bien gagner du temps que d’enregistrer des tours de cadran que l’on n’a pas vécus ? Les cosmonautes en verront d’autres puisqu’ils connaîtront tout de suite un univers où les heures, les jours, les nuits, les mois, les saisons, les années, les siècles varieront sans cesse sur leur passage et n’auront plus rien de commun avec nos mesures terrestres. Pour eux, il sera tout aussi important de conserver notre mesure du temps que de maintenir une atmosphère respirable.
L’homme ne s’adapte pas au cosmos interplanétaire. L’espace n’est pas son milieu naturel. Il a horreur du vide. Il ne s’y plonge qu’en refusant de s’y acclimater. On prétend bien que la terre n’est plus à sa mesure. Mais il ne peut s’évader de sa petite planète qu’en reproduisant fidèlement dans sa capsule et même dans sa combinaison spatiale toutes les conditions de son milieu de vie terrestre. II faut lui fournir de l’oxygène, éliminer le gaz carbonique, stabiliser le niveau d’humidité, régler la température, etc.. Parmi les vingt et quelques fonctions qu’il faut assurer sans défaillance, le maintien du rythme de vie est l’un des points essentiels de tout programme spatial. Nul ne peut vivre hors du temps.
Ils oubliaient de respirer
Cette image de l’astronaute cramponné à son réveil-matin, quel coup dur pour le merveilleux scientifique ! Et pourtant, ce qui nous touche dans un conte fabuleux, c’est beaucoup moins son côté fantastique que ce qui s’y trouve encore à taille humaine. Lorsqu’on nous raconte l’aventure du Petit-Poucet, notre esprit est beaucoup moins frappé par l’exploit des bottes de sept lieues que par l’astuce des petits cailloux blancs : C’est à ce signe que le cœur se retrouve.
Il a donc fallu attendre de mettre un homme sur orbite pour découvrir des données qui sont passées inaperçues quand nous avons abandonné la civilisation du cheval pour celle de la machine : tout ce qui respire et se développe obéit à un rythme qui est la musique de l’être et la loi de la vie. Le cœur humain ne bat pas plus vite à notre époque, ni plus lentement, qu’au temps de Neanderthal ou de Cro-Magnon. C’est sans bien voir les conséquences du changement que nous avons quitté le milieu naturel où tout était encore à notre taille et que nous sommes entrés dans l’ère des moteurs. C’est insensiblement que l’homme s’est éloigné de lui-même. Il n’a pu s’adapter au monde sorti de ses mains. Aujourd’hui, il ne s’entend plus. Les turbines et les réacteurs ne sont pas à sa dimension. Il n’y retrouve pas les battements de son cœur.
À mesure que l’environnement urbain est devenu plus dense, plus mécanisé, le besoin a grandi de s’en évader périodiquement pour renouer le vieux pacte avec la terre, l’air, le soleil et l’eau. L’appétit d’espace, de mouvement, de liberté augmente à mesure que s’épaissit l’entourage mécanique et que s’alourdit l’esclavage du nombre. La technique qui a provoqué ce besoin de libération peut aussi contribuer à le satisfaire. Les jours de pointe, pour faire sortir les trains des grandes villes à des intervalles toujours plus réduits, les cerveaux électroniques sont mis au travail. Ainsi, les chemins de fer français parviennent à transporter par an 100 millions de voyageurs de plus qu’aux États-Unis dont la population est pourtant quatre fois plus nombreuse.
Reprendre en mains son canot…
L’intérêt des moyens de transports collectifs est de briser le cercle étouffant des grandes villes. Mais les trains, les autocars, les avions ne différent des métros et des ascenseurs que par leur rayon d’action. Avec eux, c’est toujours le milieu technique qui se propage. Ils emportent dans leurs flancs tout ce que nous voulons fuir : le harcèlement des horaires, l’entassement, le bruit. Quant aux grosses machines du genre « paquebot », leurs conducteurs se tiennent désormais bien loin de l’affrontement des lames et des paquets d’embruns : sont-ils autre chose que des bureaucrates de la mer ou des techniciens flottants ?
Aux lourds bathyscaphes qui trouvent dans l’épaisseur de leur coque le moyen de résister aux pressions mortelles des grands fonds, nos scouts préféreront sans doute, quand ils seront adultes, la panoplie légère du commandant Cousteau : le scaphandre autonome, le scooter sous-marin ou « la tortue plongeante » individuelle qui, en cas de panne, remonte automatiquement (détail sympathique !).
Mais ne comptons pas sur l’auto pour développer les vertus viriles. Ne remplaçons pas l’escalade par la bagnole dans les façons de tutoyer la mort. Oublier l’angoisse, dépasser la peur en écrasant le champignon de l’accélérateur, c’est peut-être une recette pour se débarrasser de ses complexes, mais c’est un moyen qui peut ne pas être apprécié par le philosophe qui arrive en face. Au surplus, avaler des kilomètres n’a jamais guéri ni les timides, ni les persécutés, ni les malades du foie. Quant aux délirants, la vitesse ne peut que les enfoncer davantage dans leur délire.
Les rames, les voiles, les éperons, les piolets, les skis, les vélos et les patins à roulettes sont plus importants pour la détente physique et pour la libération de l’esprit que les autos de course, les avions à réaction et les fusées. Ce sont les moyens les plus simples et les moins coûteux qui ont le plus de valeur humaine.
L’essentiel, c’est que l’homme retrouve au contact de la nature le rythme de vie qu’il a depuis longtemps perdu. Qu’il règle sur la mer ou sur le soleil les temps d’effort et les temps de repos. Qu’il découvre, avec quelle extrême économie de moyens, un vrai nageur se maintient et évolue dans l’eau pendant que le débutant gesticule comme un champion de rock. Qu’il goûte pleinement la joie profonde que l’on éprouve à plonger, à marcher, à danser, à courir, quand chaque geste est adapté à la mesure d’un pas égal, aux pulsations d’un cœur solide, à la cadence d’un souffle régulier. Car la brasse et le pas seront toujours les mesures de l’Homme.
C’est le camp qui délivre…
Pour toi, guide, pour toi, scout, le camp est tout autre chose que les villages de toiles que dressent, aux abords des plages, les agences de loisirs organisés. Le camp n’a rien à voir avec l’idée de reconstruire ailleurs ton H.L.M. ou ton quartier de banlieue à coups de transistors, de barbecues et de frigidaires. C’est un retour aux rythmes de la vie. C’est un tremplin de libération totale. C’est une école qui t’enseigne à dominer les techniques et à t’en passer chaque fois que le développement de l’esprit, de l’âme et du corps l’exige.
C’est le moyen d’échapper à l’effroyable risque de paralysie que nous font courir l’administration des postes et les compagnies du chemin de fer, des eaux, du gaz et de l’électricité, ces bonnes fées qui se chargent de transporter à pied d’œuvre tout ce qu’il fallait naguère aller prendre ou récolter soi-même, parfois très loin : les nouvelles, le vêtement, la nourriture, l’eau, le combustible, etc.. Le temps n’est plus où nos ancêtres formaient des convois de charrettes et partaient chercher leur vin dans les plaines. Mais le temps vient où, sans être assis dans des petites voitures, nous n’en serons pas moins, tous, des handicapés moteurs ayant perdu l’usage de nos jambes.
Toi qui n’as aucune envie de sombrer dans cette lamentable inertie, tu t’entraînes, comme tes ancêtres, à construire des chars de course, des coracles, des luges ou des traîneaux. Tu participes, avec tout le peuple des scouts et des guides, à un cycle annuel d’activités qui sont une constante déclaration de guerre à la facilité, à la paresse, à la lâcheté du monde d’aujourd’hui : les raids, les ascensions, les grands jeux, les croisières de voile, les descentes de rivières en radeaux ou en kayaks, les randonnées à cheval, les camps volants à pied, en vélos, en roulottes ou en péniches.
Plus encore qu’un levier de remise en marche, le camp est un stratagème pour échapper à des préjugés et à des habitudes tyranniques, pour ouvrir des perspectives et pour multiplier les éléments d’appréciation. Pendant des siècles, alors que les masses s’accrochaient à la glèbe des royaumes, les élites européennes se sont formées mutuellement par un continuel échange de voyageurs : pèlerins, moines, architectes, artisans, artistes, médecins, commerçants. Par la suite, on a inventé les passeports. On a perfectionné les douanes. On a fait pire encore en créant les rideaux de fer. Le camp est le symbole d’une liberté de circuler qui est aussi menacée aujourd’hui que la vie des arbres et que l’avenir des animaux sauvages. Sans cette liberté de connaître et de reconnaître, de se lier à d’autres et de tendre la main par-dessus les frontières, les mots « servir », « secourir », « éclairer », « instruire », « évangéliser », seraient totalement vides de sens.
Guides et Scouts d’Europe, nous sommes des éclaireurs et des pilotes. Nous avons à ouvrir la route aux autres. C’est pourquoi nous voulons découvrir les vastes espaces qui s’étendent au-delà des horizons familiers. Voir apparaître des solidarités nouvelles. Apercevoir les routes qui répondront à notre besoin de dépassement. Entendre enfin le rythme du cœur humain qui, avec le régime des heures et l’alternance des jours, nous donne la mesure de l’engagement que nous pouvons prendre dans l’œuvre de Dieu. C’est ainsi que le Chant du Monde se posera naturellement sur nos lèvres et que nous en saisirons le sens.
Pierre Géraud-Keraod